Paul Bouchet est mort le lundi 25 mars 2019, à l'âge de 94 ans.

Nous publions en sa mémoire cette photo où il figure, aux côtés de Yves Berger, Jean Bonnard, Jean Delay, Marie Francescini, et Robert Guillaumond, dans les premiers locaux d'Adamas, quai Jules Courmont à Lyon, en 1969.

Robert Guillaumond a souhaité également évoquer son souvenir en quelques lignes : 

Paul Bouchet, le majeur de nos fondateurs, nous a quittés.

Il avait 96 ans et, malgré une extrême faiblesse physique depuis l’été dernier, il continuait de dialoguer avec ses visiteurs sur les choses essentielles de la vie.

Au cours de ses derniers jours, il mobilisait son énergie pour prendre connaissance, avec le sens de la critique qui était le sien, du dernier livre que son épouse Mireille Delmas-Marty consacre à l’humanisme juridique, et dont il a tourné les dernières pages en même temps qu’il fermait le livre de sa vie.

Une vie. Et quelle vie.

Né dans les monts du Forez, il fit ses humanités dans un collège de Montbrison, en compagnie du musicien Pierre Boulez, avec lequel il resta lié tout au long de sa vie.

Jeune résistant à la fin de la guerre, il fut l’un des fondateurs de l’Union Nationale desÉtudiants de France (UNEF).À la tête de ce syndicat étudiant, et au temps de la Guerre Froide, il participa aux travaux de l’Union Internationale des Étudiants où il croisa la plupart de ceux qui allaient ensuite devenir des acteurs politiques de premier plan, en Italie, en Tchécoslovaquie, en Pologne, en Roumanie, et où il rencontra le peintre Bernard Cathelin alors représentant du Syndicat desÉtudiants des Beaux-Arts et dont, depuis longtemps, certaines œuvres ornent nos murs.

Devenu avocat, il fut l’un des plus éminents créateurs de la spécialité de droit du travail, adoptant le choix courageux et novateur d’œuvrer pour les salariés.

Très tôt, en compagnie de divers avocats, dont le plus illustre est Jacques Vergès, il choisit de défendre la cause des indépendantistes algériens, plaidant partout, y compris en terre d’Algérie au péril de sa vie, et devant accompagner régulièrement sur le chemin de leur supplice les condamnés envoyés à la mort par nos tribunaux civils et militaires.

C’est sur ce terreau de clairvoyance, d’innovation, de courage et de générosité, qu’est né ADAMAS, il y a 50 ans, en décembre 1969.

Nous restâmes ensemble pendant 13 ans, dans l’atmosphère fiévreuse des années 1970 où tout paraissait ouvert, sinon possible, qui nous vit ensemble visiter en 1976 la Chine maoïste déclinante (ce fut la lointaine origine de notre tropisme chinois), et pendant lesquelles se développa l’aventure singulière de Goutelas (la renaissance d’une ruine du XVIème siècle, la rencontre improbable d’intellectuels, artistes, ouvriers, paysans, la lutte forcenée contre toute étroitesse d’esprit).

Paul quitta la profession d’avocat en 1982, après un bâtonnat haut en couleurs, ponctué par des colloques, tenus à Lyon et à Goutelas, consacrés aux mouvements du monde, et que vint rehausser l’ouverture de la Maison des Avocats dans une demeure du Vieux Lyon qui, pour sa beauté, figure depuis cette date dans tous les documents qui vantent la magnificence de Lyon.

Il partit rejoindre quelques cabinets ministériels, puis le Conseil d’État où il siégea 15 ans.

Il assuma ensuite, pendant plusieurs années, la présidence de la Commission Nationale consultative des droits de l’homme, puis la Commission de surveillance des écoutes téléphoniques, instituées auprès du Premier Ministre (notamment auprès de son ami Michel Rocard), puis il prit, ensuite, après Geneviève de Gaulle‑Anthonioz, la présidence d’ATD Quart-Monde dont il développa l’audience et les actions tournées vers la reconquête de la dignité des plus pauvres.

L’action était, pour Paul, une nécessité mais celle-ci n’était jamais coupée de la réflexion, l’une nourrissant l’autre, en permanence menée avec Mireille, son épouse, et quelques fidèles.

L’énergie, la générosité, l’ouverture d’esprit, l’esprit de conviction caractérisaient cet homme qui était également un magnifique bon vivant, amateur d’excellents vins blancs et de bonne chair, nécessaires, pour Paul, à la saine émergence de choses de l’esprit.

Il me plait enfin de souligner que sa dernière intervention publique eut lieu, à Goutelas, à l’automne dernier lors de l’accrochage d’un portrait, réalisé par notre ami Joseph Ciesla, de Jean Bonnard, notre associé, auquel, malgré une grande fatigue physique, il rendit un hommage d’une immense fraternité.

Pour Paul, l’amitié n’était pas un élément éventuel de la vie, ni même un supplément de vie. Elle était la vie même.